Apprends en faisant (le talent est un mensonge)


chapitre 1 : le savoir et les portes closes


LE RÊVE ET L'ENFANCE DÉSINVOLTE

Quand j’étais petite, tous les dimanches matins, je regardais religieusement Art Attack à la télé. Neil et ses créations monumentales avec différents matériaux qu'on ne pouvait saisir pleinement qu'une fois terminées, en les voyant de haut ; la statue qui parlait ; le décor du studio. C'était TROP BIEN. Je me vois encore assise sur le tapis, accoudée à la table du salon, découvrant le champ de tout ce qu'il était possible de créer.

Dès que l’émission était finie, j'étais pleine d'envies. Alors je rassemblais tout mon matériel de bricolage et je me lançais. Comme c'est toujours le cas aujourd'hui (avec mon projet du "big book" par exemple), j'ai toujours eu des idées "ambitieuses" (à l'échelle du bricolage, on s'entend), peut-être un peu trop grandes pour moi. À titre d'exemple, j'adorais tout ce qui était baroque, chargé, doré, luxuriant.

Un jour, j’ai rêvé de créer un livre ornementé, rouge, avec des dorures. Dans ma tête, ça ressemblait à ça (sorry pour l'image de stock mdr) : 

Bien entendu, du haut de mes 10 ans, je n’avais sous la main ni cuir, ni papier granuleux, ni feuilles d'or.

J’ai pris le carton d’une boite de céréales qui trainait, du papier toilette, et je me suis évertuée à faire mon « magnifique » livre en papier mâché, avec du volume et des torsades.

Puis j’ai peint la couverture avec de la gouache, un jaune criard, et un rouge bien moins profond que je l'avais imaginé. J'ai finalement calligraphié le titre au feutre indélébile noir. Somptueux. 
J'ai préparé un petit feuillé que j'ai relié avec une aiguille. Je crois que j'ambitionnais d'écrire une histoire dedans, mais il fallait qu'elle soit magnifique. Je ne pouvais pas me louper et risquer de gâcher mon oeuvre. Résultat des courses : je n'ai jamais rien écrit.

Je n’ai pas pu remettre la main sur cette précieuse relique, mais je vous laisse imaginer le résultat. Je l’aimais de tout mon coeur, parce que c'est ce que j'y avais mis en le faisant et que j'avais projeté sur cet objet l'idée que j'en avais.

Mes parents devaient sans doute le voir d'un autre oeil, autrement dit, pour le bricolage d'enfant qu'il était : du papier toilette imbibé de colle et de peinture fade, collé sur un bout de carton. Malgré cet attachement, j’étais moi aussi réaliste : on était loin du résultat escompté. C'est la première fois que je me suis heurtée à l'idée qu'il n'est pas si aisé d'atteindre la perfection que l'on s'était imaginé, au premier essai, sans aucune connaissance, d'un coup de baguette magique. 

En y repensant (je n'avais absolument pas fait le lien jusque-là), je ne peux pas m'empêcher d'y voir avec une continuité avec un projet que je mènerai des années plus tard : créer mes tout premiers livres et les relier 100% à la main (ils étaient rouges, eux aussi).

De nouvelles quêtes en nouvelles quêtes et de déceptions en déceptions, j'ai fini par délaisser le passage à l'acte. Je suis devenue plus perfectionniste, plus critique. Moins spontanée. J'ai grandi, avec la perte de désinvolture que cela peut comporter.

Je découvrais le travail d'autres, j'allais dans des musées, fascinée par la technique, la patience, la minutie, l'éclat de génie. Je lisais des livres, me demandant comment il était possible d'atteindre une telle justesse de formule afin de faire jaillir l'émotion, donner naissance à la couleur, peindre le tableau. Je déambulais sur les réseaux sociaux, admiratice de la facilité de certains de s'exprimer, se mettre en scène, partager un univers, raconter une histoire, avec tant de naturel et d'apparente simplicité. Je regardais des films, médusée par une narration, une ambiance sonore, une griffe directement identifiable.  

comment un tel talent, un tel degré de perfection
 étaient-ils possibles ?

C'est la phrase qui résonnait dans ma tête, admirative de chaque découverte. Et me sentant, dans un même mouvement, de plus en plus minuscule, inapte, pathétique. Presque honteuse d'oser avoir des rêves, sans m'en sentir à la hauteur. 


LA COURSE À LA GOMMETTE

Une fois sur les bancs de l'école, nous sommes, pour la majorité d'entre nous, formaté à apprendre. Pour moi, ça a été le parcours classique - école, université, travail -, qui étape après étape, vous assigne une nouvelle étiquette et vous offre de nouvelles gommettes de validation : 

Vous avez étudié ceci : vous êtes formellement autorisé à être cela.

Vous avez décroché cet emploi : vous êtes à la hauteur pour telle fonction.

Vous avez suivi telle formation : vous êtes légitime pour faire ceci.

C'est comme ça qu'on m'a appris à apprendre : on suit un curcus pré-établi, encadré, défini, et puis on a l'autorisation pour faire, pour être, pour dire.

Je ne crache pas sur la formation que j'ai eu la chance d'avoir. J'ai intégré de nombreux réflexes et une rigueur, j'ai découvert de nouveaux mondes vers lesquels je n'aurais sans doute pas plongé naturellement. Ce que je questionne aujourd'hui, c'est une croyance que j'ai intégrée dans le même mouvement : 

Je n'imaginais pas une seconde pouvoir sonner à d'autres portes que celles auxquelles on m'avait formellement autorisée. Certaines pièces ne m'étaient pas destinées, certaines pièces du plateau de jeu m'étaient interdites.


À L'ÉTROIT DANS MA PIÈCE

J'ai continué à bricoler, à peindre, relier de petits livres pour en faire des cadeaux, écrire des mots d'amour et des poèmes, dans le secret de ma chambre. Je me souviens que quand mes colocs y entraient à l'improviste et que j'étais accoudée à mon petit bureau, un pinceau à la main, je m'empressais de cacher ce que je faisais. Presque honteuse, ou coupable de m'essayer à quelque chose qui nous est interdit.

Dans le même temps, je me sentais de plus en plus à l'étroit dans ces pièces auxquelles j'avais pourtant accédé, à force de travail et de persévérance. Les options scientifiques en secondaires, le droit puis un second master en criminologie à l'université, et puis ensuite la communication comme première vraie expérience professionnelle. Une volonté d'élargir le champ des possibles, le plus loin possible de moi. J'aimais le challenge. Mais ce n'était pas moi. 


chapitre 11 : le faire et les portes ouvertes


D'AUTRES MANIÈRES D'APPRENDRE

Tu t'en doutes bien : quelque chose a fini par changer. Je suis partie voyager quelques mois loin de chez moi, ce qui m'a donné la latitude d'oser davantage montrer ce que je faisais en secret. J'ai publié quelques textes sur les réseaux sociaux, quelques dessins aussi. Je suis rentrée de ce voyage avec un projet de livre en voie d'aboutissement (je parle de tout ce processus dans un autre article). J'ai commencé à poser quelques pas, à taton, dans des directions dictées par ma seule envie. Quelques mois plus tard, j'ai fait la rencontre d'une personne dont le processus d'apprentissage avait été diamétralement opposé au mien. J'étais déjà en chemin, mais je pense que découvrir une autre voie a mis le coup fatal à ma théorie des pièces fermées à clé et des gommettes d'autorisation.

Je crois qu'à ce moment-là, j'ai commencé à comprendre d'autres choses :

1) N'attends pas qu'on te prenne par la main ou qu'on te donne l'autorisation de quoi que ce soit. Ou tu risques de te retrouver dix ans plus tard, au même endroit, là où tu t'es toi-même abandonné.

2) Ne laisse rien ni personne* te dire ou te donner l'impression que tu n'es pas capable.
* à commencer par toi-même.

3) Il n'y a pas de voie toute tracée ou de réponse qui tombe du ciel. Si quelque chose t'appelle, rends-toi service et vas-y le plus vite possible.

4) Arrête de fantasmer à une vie que tu ne vis pas ou à une personne que tu n'es pas. Seuls les actes parleront pour toi.

5) Certaines choses prennent du temps. Patiente. Sois indulgent. Persévère.

Bon, j'enfonce peut-être des portes ouvertes. Je ne prétends pas réinventer la roue. Simplement : la prise de conscience que la manière dont j'avais "appris à apprendre" avait créé en moi une forme de prison mentale a été game changer. Je me suis donnée à moi-même l'autorisation de tester de nouveaux trucs et d'accepter l'idée d'être débutante, voire même mauvaise. Et ce n'est absolument pas une façon de parler que de dire que cela a métamorphosé ma façon de voir les choses et d'appréhender mon champ des possibles.


FAIRE POUR FAIRE & FAIRE POUR APPRENDRE

En 2025, j'ai commencé à travailler sur un projet de livre illustré. Et donc, à PEINDRE. À l'aquarelle. Alors que je n'avais aucune technique. 

Premier constat, peut-être le plus important : ces moments passés à peindre m'ont fait énormément de bien. J'avais un peu de temps pour moi, je me mettais à peindre, je m'arrêtais plusieurs heures plus tard, je n'avais pas vu le temps passer et je me sentais bien mieux qu'avant de commencer. Peu à peu, j'ai commencé à considérer mon temps seule comme bien plus précieux. 

C'était pourtant LOINNNNN (très loin) d'être parfait (je t'invite à aller lire cet article dans lequel je reviens sur toutes les étapes de création). Mais à force de persévérance, d’expérimentations et d’explorations, j'ai commencé à voir quelques améliorations. Des aquarelles que je trouvais belles, et puis surtout, une cohérence, un style encore balbutiant (il l'est toujours), mais qui commençait à s'affirmer. 

Certes, j'étais loin des règles de l'art, mais c'est cette absence de maitrise qui m'a justement permis de me sentir libérée de toute contrainte et pression. J'ai commencé à apprendre en faisant, en voyant comment la peinture se comportait, en voyant ce qui me plaisait, ou au contraire me déplaisait. J'ai compris aussi quelques petites routines qui me facilitait le processus, par exemple : ne pas s'arrêter à la première planche en me disant "c'est mauvais, ce n'est pas un bon jour", mais au contraire persévérer et accepter qu'il puisse y avoir 2, 3, 4 dessins brouillons avant de prendre la main et d'enchainer plusieurs esquisses qui me plaisaient. L'apprentissage général a été celui-ci : cesser d'attendre une maitrise parfaite avant de se lancer. Sinon, on ne se lancera jamais, parce que la maitrise vient justement avec l'expérience.


L'EXPÉRIENCE

J'en reviens à cette phrase qui résonnait dans ma tête quand je me sentais si petite en regardant le travail d'artistes :

comment un tel talent, un tel degré de perfection
 étaient-ils possible ?

À force d'y penser, j'ai compris l'erreur que j'avais faite : j'ai assimilé le talent à l'inné, sans y voir le travail. J'ai admiré le résultat final, sans m'intéresser au processus.

Bien entendu, une part de talent peut-être innée. On peut se révéler avoir davantage de compétences ou de facilités de tel domaine. Mais à cela, j’ajouterai deux réflexions : 

  • Déjà, faut-il avoir la chance de tomber sur un de ces domaines d'excellence, et face à cela, nous ne sommes pas tous égaux. Certains se révèleraient peut-être avoir d’excellentes prédisposition en business, en sculpture, en ferronnerie, mais encore faut-il un jour avoir eu la chance de se retrouver dans le contexte permettant de le découvrir, ou avec les outils permettant de le constater. 
  •  Cela m’amène à une seconde réflexion, logique mais cardinale : l’éducation. Naître dans une famille de musiciens, accentue la chance de pouvoir le devenir soi-même. Idem pour les milieux artistiques, ou dans lesquels la culture est privilégiée. Mais plus que la cuillère avec laquelle on nait (ou pas) dans la bouche, ce qui fait peut-être la différence est notre latitude de mouvement : il est plus compliqué d'explorer quand on enchaîne les boulots éreintants et qu'on ne sait pas comment finir le mois. 

J’en reviens à mes moutons. Face à une oeuvre finale, on peut avoir tendance à se sentir minuscule. C’est oublier le nombre de tentatives ratées avant d’arriver au résultat final. C’est oublier les heures de travail, parfois une vie entière dédiée à cet art, à le perfectionner, à explorer, à trouver son style propre. 
Les artistes qu’on admire dans les musées ont bien souvent appris à peindre, à sculpter pendant des années avant de produire leurs œuvres les plus emblématiques. Les chefs étoilés ont élaboré mille recettes avant de trouver le juste dosage ou l’ingrédient clé qui fera sa renommée.

Lénoard de Vinci a commencé à se former à la peinture vers 15 ans, et a peint La Joconde alors qu'il avait une cinquantaine d'années.

Monet connait ses premiers succès en peinture entre ses 30 et 40 ans. Vers ses 60 ans, il transforme radicalement son travail autour de son jardin de Giverny. De ses 70 ans à sa mort, il travaille sur d'immenses compositions qui deviendront les Nymphéas de l'Orangerie.

Matisse s'est mis à utiliser la technique du collage à la toute fin de sa vie, après des années de peinture.

Cela ne veut pas pour autant dire que ce qu'ils faisaient avant ces oeuvres que j'ai pris en exemple était mauvais. Je veux seulement parler du processus, et dire à quel point c'est ce processus qui est capable de nous faire évoluer, nous améliorer et découvrir de nouveaux terrains de jeux. On pourra me rétorquer que certains ont révolutionné le monde de l'art, et étaient pourtant très jeune. Arthur Rimbaut est sans doute le meilleur exemple :  il commence à écrire des poèmes vers ses 15 ans et décide de cesser d'écrire vers 21. De ce court laps de temps, il produit une oeuvre qui ébranlera le monde de la poésie. 


L'EXPÉRIENCE

Ces trajectoires fulgurantes exceptionnelles ne mettent pas pour autant à néant l'importance du processus et de l'apprentissage pour le commun des mortels. 
Désolée pour la simplicité de l'image, mais ce sont parfois les plus primaires qui sont les plus parlantes : il faut gravir la montagne pour espérer arriver à son sommet. Certains auront peut-être davantage de cardio, d'autres démarreront de 300 mètres d'altitude plutôt que de 0, certains marcheront plus lentement mais avec davantage de constance, d'autres rencontreront une charette en chemin qui leur permettront de gagner quelques kilomètres et s'épargner quelques litres de transpiration. L'important est de continuer à marcher, changer de perspective, trouver son rythme, expérimenter de nouvelles techniques, accepter que certaines journées soient mauvaises. On a vite fait d’oublier les genoux écorchés et les ratés en chemin, une fois qu’on a pris de la hauteur. Et surtout, cherchez ce sentir qui vous permettra de prendre du plaisir en chemin !! 

Je m'arrête là avec la métaphore. Quoi que vous exploriez, les débuts seront probablement mauvais : c’est normal. Acceptons d'être débutant, acceptons d'être mauvais. N'est-il pas réjouissant de voir la marge d'amélioration qui s'offre encore à nous ? Acceptons d'abandonner quelque chose qui ne nous plait pas, après avoir essayé. Mais n'acceptons pas de nous décourager de ne pas être aussi doué qu'on l'aurait espéré, sans avoir un tant soit peu persévéré. 

Démystifions le talent, admirons l'expérience acquise et le chemin parcouru.