J'illustre mon premier recueil, alors que je ne sais pas dessiner

Octobre 2024. Je lis un recueil du poète belge Jérémie Tholomé. À l'époque, je ne connais pas son travail, mais le titre m'interpelle : L'amour n'est pas un champ de bataille (maelstrÖm reEvolution). Je le lis, et cette phrase me reste en tête. :

"J'ai envie de désapprendre ce que chantait Pat Benatar.
L'amour ne devrait pas toujours être un champ de bataille"

De mémoire, "Pat Benatar" ne me dit rien (mais je ne retiens jamais les noms, donc je sais qu'il n'y a aucune conclusion à en tirer). Je m'empresse d'aller écouter la chanson.

Directement, je suis plongée quinze ans plus tôt, à l'arrière du break de mon père, Classic 21 à fond dans l'habitacle. Il baisse un peu le volume pour nous dire : "Écoutez bien ! Ça c'est un classique, les filles !". Et nous écoutions, religieusement, étoffant peu à peu notre culture musicale.

Bon, en vérité, je ne sais pas s'il aime particulièrement cette chanson et s'il la considère comme un classique, mais dans ma tête, il aurait pu tout à fait dire ça et le fait est que quand je l'ai réécoutée, c'est à ces moments avec lui que j'ai pensé.

Je me mets à l'écouter en boucle (la chanson finit même dans mes top titres écoutés de l'année). Peut-être parce que la situation amoureuse que je vis à ce moment-là est particulièrement désastreuse. Peut-être parce que moi aussi, j'ai fini par en être convaincue : "l'amour est un champ de bataille", mais que moi aussi, comme Jérémie Tholomé, j'aimerais le désapprendre.

Je me mets à écrire, comme souvent quand je ne trouve d'autres issues pour m'épancher.

Les phrases coulent de source et m'habitent pendant plusieurs semaines.
Contrairement à ce que j'écris habituellement (on m'a souvent reproché mes phrases trop longues, trop lyriques), elles sont étonnament courtes et structurées. Rapidement, elles s'amoncèlent. Je comprends qu'un nouveau projet est en train de naître, mais je sens qu'il me faudra le travailler autrement.

Ces phrases ne peuvent se suffire à elles-mêmes.

Timidement, je commence alors à "illustrer" quelques vers. À chaque fois que je teste quelque chose de neuf, je m'arrête, dépitée : le résultat n'est pas à la hauteur de mes espérances. Je m'embourde et suis très critique. "Je ne suis pas illustratrice, qu'ai-je donc imaginé ? Je n'ai pas ma pate propre. Pour qui je me prends ?". Cela dure plusieurs mois, mais certains vers finissent toujours par me revenir en tête, et avec eux, l'envie de tester.

Voilà l'évolution de ce que je perçois maintenant comme un processus de "recherche et développement" :

Premiers jets au crayon.

Je les retravaille à l'ordinateur.

Autres tests à l'ordi.

Petits formats, crayon + aquarelle.

Petits formats, acrylique.

Petits tests au bic pas très concluants.

Je reviens à l'aquarelle + crayon.

Aquarelle + nouvelle manière d'insérer les textes.

Je crois que je dédierai un article entier sur à quel point ce processus a été riche dans ma construction et la confiance que j'ai pu acquérir. Le travail, les tests, le doute, les expérimentations, les aller-retours sont nécessaires. Et je sais que les prochaines fois, plutôt que de me maudire en me disant que je ne suis pas à la hauteur, j'aborderai avec davantage de confiance ces étapes essentielles en ce qu'elles permettent d'explorer et finalement de trouver la formule qui convienne.

J'ai finalement opté pour l'aquarelle et je me suis mise à peindre durant plusieurs semaines, dès que j'avais un peu de temps libre. À cette période de ma vie, je vivais seule pour la première fois (et j'avais beaucoup de mal à gérer ma solitude). Plutôt que d'aller chercher du réconfort à l'extérieur, en multipliant les sorties, les propositions d'activités avec des amis, j'ai comblé chaque moment de vide par la peinture. Et cela a marché. Premièrement, j'avançais dans ce projet. Et deuxièmement, ces moments seule devenaient de plus en plus agréables, jusqu'à ce que je finisse même par les privilégier.

Notons plusieurs choses :

1) Je pensais détester l'aquarelle. Je trouvais ce medium fade, manquant de vie, là où j'aimais les couleurs très intenses, texturées et profondes. C'est pour ça qu'initialement, je réhaussais toujours mes peintures à l'aquarelle avec du crayon, pour aller chercher davantage de vibrance.
Je me trompais. Ce que je détestais en réalité, ce sont les palettes d'aquarelle de qualité médiocre que j'avais gardées depuis toute petite. Quand je me suis mise à explorer davantage, je suis allée acheter de nouvelles aquarelles et ce fut une révélation. Je n'exagère pas. Certes, elles étaient chères (très chères), mais la différence était substantielle. Et cela se répercutait directement sur mes peintures.

2) Je n'avais aucune technique. Je n'ai pas de formation artistique, ce qui m'a d'ailleurs longtemps bloquée parce que je ne me sentais pas légitime. Pour moi, il fallait maitriser, et ensuite on était autorisé à faire.
D'une certaine manière, je crois que cette absence de technique fait partie de ma marque de fabrique aujourd'hui. Cela me laisse plus de latitude pour explorer spontanément, et en étant libérée des codes. J'ai fini par apprendre à faisant, peinture après peinture. À comprendre comment ce medium se comportait, comment l'aquarelle se diffusait, se mélangeait. Et puis j'ai regardé d'autres faire, et j'ai découvert que d'autres voies encore étaient possibles.

Tout ceci pour dire que même après avoir trouvé une direction qui me plaisait, le travail n'était pas pour autant terminé, étant donné que j'étais en constante amélioration (et fort heureusement).

Quand j'ai fini toutes les planches une première fois, il y avait un grand décalage entre celles du tout début, et celles sur lesquelles je venais de déposer le dernier coup de pinceau. C'était donc parti pour un nouveau tour de piste, recommençant progressivement toutes les aquarelles dont je n'étais pas satisfaite. Après avoir amélioré tout ce qui me semblait devoir l'être, un nouvel écart s'était à nouveau creusé entre les plus anciennes et les plus récentes... Vous avez compris la boucle infernale, dont j'ai bien cru ne jamais sortir.

J'amenais mes aquarelles littéralement partout, grapillant chaque heure que je pouvais mettre à profit. Sans entrer dans les détails, je crois que me dédier intégralement à ce projet était nécessaire pour moi à cette période de ma vie où "l'amour était un champ de bataille".

Quand enfin, j'ai eu le sentiment que toutes mes planches étaient de qualité égale, ou du moins que toutes me plaisaient, je les ai scannées et j'ai réécrit tous les vers à la tablette pour qu'ils soient plus lisibles et uniformes.
L'information tient en une phrase, mais en réalité, cette étape m'a pris des heures, allant de soucis informatiques à soucis informatiques. Comme quoi, l'absence de maitrise peut avoir du bon, mais face à tout ce qui est technique, le bricolage n'est pas synonyme d'efficacité . Et si on persiste sur cette voie, il vaut mieux être prêt à devoir recommencer un bon paquet de fois... Ce qui fut mon cas :), vous commencez à connaitre la bête.

Ensuite, place à l'impression !

Trois prototypes furent nécessaires avant d'être satisfaite du format et du papier choisis. J'ai opté pour un papier intérieur recyclé et une couverture mate. Même si en réalité, on se moquait totalement de la couverture étant donné que j'avais en tête de la recouvrir avec du ✨ tissu ✨ et pas n'importe lequel !

J'ai fait imprimer une de mes aquarelles sur du textile, pour pouvoir l'apposer à la main sur chaque couverture. Des heeeeeeures et des heeeeeeeures de découpe et de collage.

Initialement, j'avais envie de faire broder le titre, mais je n'avais pas le temps et c'était extrêmement cher. Il fallait que le prix du livre, même s'il est en partie fait à la main, reste un tant soit peu abordable.


J'ai donc trouvé une super alternative, à savoir : la presse à chaud. J'en ai trouvé une de seconde main d'assez bonne qualité, j'ai dompté ce nouvel outil afin de pouvoir aposer le titre, que j'avais préalablement fait imprimer chez un imprimeur spécialisé.

Beaucoup d'heures plus tard, voici mes enfants. Ne sont-ils pas RAVISSANTS ?

Diaporama

Un tel processus (et l'auto-publication, de manière générale) prend du temps. Mais avoir le résultat entre les mains ne signe pas pour autant la fin du travail, bien au contraire. Il s'agit maintenant de le faire connaitre afin qu'il atteigne ses lecteurs, ce qui est sans doute la partie la moins amusante à mes yeux. J'ai vendu pas mal d'exemplaires à sa sortie, principalement parce que j'avais organisé un petit événement (j'en parlerai dans un autre article). Mais une fois l'effervescence retombée, je me suis rapidement relancée dans un autre projet, laissant totalement le suivi des ventes de côté. Ce qui n'est pas très malin en soi, parce que qu'elle est leur raison d'être si tous ces livres dorment dans des cartons chez moi ? Pourquoi toute cette énergie ? Est-on auteur si certes on écrit, et que nous avons des livres imprimés chez soi, mais si ces derniers n'en sortent pas ?

C'est une des raisons d'être de ce site (notamment) et des prochaines étapes que j'ai encore à franchir. En attendant, si vous voulez vous procurer votre exemplaire de L'amour n'est pas un évangile, vous pouvez passer commande juste ici :

L'amour n'est pas un évangile

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