Mon premier recueil publié en maison d'édition
S'il y a bien une phrase qu'on me répète depuis ma plus tendre enfance, c'est celle-ci :
"tu es le portrait craché de ta grand-mère"
Que ce soit parce que :
- c'était toujours une scène de me faire manger des légumes et que, malgré son grand âge, elle n'avait pas appris à aimer ça non plus ;
- parce qu'on avait toutes les deux un côté manuel qui poussait à explorer pas mal de choses différentes (ma grand-mère était couturière, elle faisait de la peinture sur soie, du patchwork, du tricot et elle fabriquait des bijoux) ;
- parce qu'on avait un "sacré caractère", disait-on ;
- ou parce qu'on se ressemblait physiquement.
Ma soeur et moi étions très proches de nos grands-parents. Mais présentant peut-être que comparaison n'a rien de bon, d'autant plus quand, du haut de ses huit ans, on se découvre à peine et on apprend à s'affirmer, je n'appréciais pas beaucoup cette comparaison. Sans le conscientiser alors, j'avais sans doute du mal à concevoir l'idée qu'un jour, moi aussi je serai une vieille personne. J'étais une enfant, je voulais qu'on me laisse l'être, sans faire planer sur moi l'ombre de l'âge, et en filigrane, celle de la mort.
Cela n'a pas de lien de causalité, mais un an après le décès de ma grand-mère, je suis partie voyager en Amérique Latine. Rien de bien original, mais une expérience qui l'est toujours davantage, quand soi-même on la vit. C'est là-bas que sont nés les premiers poèmes de ce qui deviendra le recueil dont je vais vous parler aujourd'hui : L'odeur du sang séché.
ACTE I - LA PULSION D'ÉCRITURE : DANGER AU NICARAGUA
Alors que j'étais au Nicaragua, je me suis mise dans une situation un peu inconsciente. Rien de bien grave, mais suffisant pour me faire une belle frayeur. C'était au beau milieu de la nuit, le long d'une route, dans un petit village perdu sur une île. Je n'avais personne à appeler qui aurait pu me porter secours ou simplement me tenir compagnie le temps que ce mauvais moment passe. Mon instinct de survie (#dramaqueen) a été d'ouvrir les notes de mon téléphone et d'écrire les phrases qui surgissaient à un flot continu dans ma tête. Un moyen sans doute de détourner mon attention de la peur qui me triturait le ventre.
Le début ressemblait à ça :
"Je marchais sur une route de forêt / Les étoiles les ombres arborées
Au loin le toit blanc / D'une Eglise de village / Et puis pouf
Comme ça / On vous tombe on vous frappe / Avec douceur
Comme un soupçon / Furtif baisé volé / On ne sait pas pourquoi comment / Ce n'est pas à moin de dire / Diagnostic cause du décès
Ce n'est pas à moi de dire / Je sais seulement le souffle fort
Du vent qui hurle / Je sais seulement / Le bruit sourd / Du macadam"
J'ai beaucoup écrit durant ce voyage. De nombreux poèmes avaient précédé celui-ci. Mais cette nuit-là, quelque chose s'est dénoué et j'ai commencé à écrire frénétiquement. Des poèmes bruts, tenaces.
Après plusieurs semaines, j'ai réalisé qu'entre eux, il y avait un fil et que j'étais occupée de raconter une histoire, sans encore saisir laquelle. La frayeur que j'avais eue cette nuit-là m'avait ramenée à l'idée ma propre mort, et par transfert, c'est sur le décès de ma grand-mère que je me suis mise à écrire. Un départ rude, que j'avais vécu de manière plutôt distancée.
Plus que sur sa finitude, et celle à laquelle j'étais moi-même condamnée, j'interrogeais les liens qui nous liaient, et plus généralement, ce qui nous est transmis malgré nous. Comment je m'étais définie, construite, à travers cette comparaison. À quoi je m'étais conformée, comment cela avait infusé sur moi et déteignait encore sur la jeune adulte que j'étais alors.
Un autre aspect traversait mes textes : celui d'un retour à la vie brûlant, irrépressible. Presque violent. En écho à l'expérience que j'avais la chance de vivre à cette période-là, à des milliers de kilomètres de chez moi.
ACTE II - LA MISE EN ORDRE : QU'EST-CE QUE JE RACONTE ?
Jusqu'à ce jour, mon processus d'écriture a toujours été celui-ci : écrire avant de comprendre. L'instinct avant la volonté. L'inconscience avant la conscience.
Le procédé avait été le même pour Ton dictionnaire de rimes, plusieurs années auparavant ; ainsi que pour L'amour n'est pas un évangile : j'écris, portée par une forme de pulsion, parce que les phrases s'entrechoquent à ce moment-là et qu'il me faut absolument les saisir avant qu'elles ne s'évaporent.
Maintenant que j'avais ces dizaines de poèmes éparpillés dans les notes de mon téléphone, il m'a fallu comprendre leurs échos. Dénouer le fil rouge. Voir enfin où ils menaient.
À ce moment-là, j'avais traversé le Guatemala et la Colombie, et j'étais au Pérou. Je me suis loué une chambre dans une petite auberge, ce qui était déjà énorme en soi après des mois passés à dormir dans des dortoirs de dix personnes. Et puis j'ai pris un AirBnb. Il me fallait de l'espace. Et du silence.
Ma petite chambre dans l'auberge. Mission n°1 : imprimer tous les textes, les retravailler et réfléchir à leur enchainement.
Le petit café dans lequel j'allais travailler tous les jours.
Assise par terre à ma petite table de salon dans le Airbnb, entourée d'un plaid, aka ma position préférée pour travailler.
Premières ébauches de plan.
Le point le plus épineux a sans nul doute été l'élaboration de la colonne vertébrale de ce que je pressentais pouvoir devenir un recueil de poèmes.
Il était essentiel pour moi de modeler la matière première que j'avais crachée (désolée pour l'image, mais c'est vraiment cela). Mais surtout, je voulais une cohérence et une montée en intensité progressive, des images transversales qui se ressentent sans devoir les nommer.
Faire immerger tout cela demande du temps.
ACTE III - RETOUR EN BELGIQUE : ÉCRIRE, CE N'EST PAS JUSTE "ÉCRIRE"
Écrire quand le flux jaillit est facile. S'acharner ensuite à tailler la pierre abrupte pour livrer quelque chose qui puisse dépasser sa propre personne et valoir la peine d'être partagé ne l'est pas autant.
J'ai retravaillé les textes pendant un an avant d'être satisfaite de ce qu'il me semblait devoir être raconté. J'ai écrit de nouveaux extraits pour que l'ensemble soit fluide. J'ai réfléchi aux différents chapitres, à la manière dont le rythme des poèmes se mariait, à la juste orchestration des idées. Je me suis informée sur les références que j'avais distillées, notamment à propos de différentes figures mythologiques (qui sont finalement très peu présentes dans la version finale). J'ai lu ou relu des auteurs qui me semblaient entrer en résonnance avec ce que j'écrivais.
Après avoir hésité entre plusieurs titres, l'un s'impose tout naturellement. Ce recueil s'appelera L'odeur du sang séché.
En cherchant, j'ai retrouvé les six versions précédentes du texte, témoins de ses mues successives avant d'arriver à une version plus mature du texte. C'est fascinant de se rendre compte comment tout cela a commencé.
Je suis également retombée sur des to do lists interminables et un peu incongrues.
ACTE IV - SE FAIRE ÉDITER ?
Après être arrivée à un résultat que j'estimais abouti, s'est posée la question fatidique : QUE FAIRE ?
Ce n'était pas le premier projet d'écriture que je terminais, mais c'était le premier que je travaillais dans l'objectif d'une potentielle publication. J'ai donc pris mon courage à deux mains et j'ai listé toutes les maisons d'édition de poésie belges que je connaissais. J'ai vérifié leurs conditions d'envoi de manuscrits et leur ligne éditoriale pour voir si elle pouvait correspondre à mon recueil. Et je l'ai envoyé.
Ce n'est un secret pour personne, dans le jeu de l'édition, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Je savais qu'il me faudrait prendre mon mal en patience et qu'il y avait de fortes chances que je ne reçoive aucune réponse positive, voire aucune réponse tout court.
Quelques semaines plus tard, à mon grand étonnement, j'avais reçu deux mails. Deux mails plutôt encourageants de micro-éditeurs qui se disaient prêts à me publier. Je n'en croyais pas mes yeux. J'en ai parlé autour de moi, on m'a conseillé de ne pas me précipiter, d'offrir à ce livre le meilleur accompagnement possible.
J'attends alors plusieurs mois supplémentaires. Dans l'intervalle, je décide d'auto-publier mon premier recueil, un projet plus ancien pour lequel j'avais moins d'attentes. Je me concentre sur ce nouveau livre, sa fabrication, sa publication et je finis presque par oublier L'odeur du sang séché.
Et puis un jour, je reçois un mail. De la part d'une maison d'édition que j'apprécie tout particulièrement : les éditions Abrapalabra.
Je suis aux anges.
Et je ne peux qu'humblement remercier Juliette Dehout et toute l'équipe des éditions Abrapalabra pour cette opportunité.
ACTE V - L'OISILLON SORT DE SON NID
A alors débuté le retravail avec l'éditeur. Un processus tout nouveau pour moi et que j'attendais avec impatience.
Pour la première fois, un professionnel allait avoir un retour critique sur ce que j'écrivais, ce qui était intéressant, ce qui l'était moins, ce qui nécessitait d'être amélioré, retravaillé. C'était essentiel pour moi, parce que jusque-là, mes seuls retours étaient ceux (absolument pas objectifs) de mes proches et le propre regard critique que je pouvais poser. Je n'avais aucune idée de si tout cela valait quoi que ce soit ou avait un quelconque intérêt.
Après plusieurs semaines de retravail grâce à la précieuse relecture de Juliette, mon oisillon était enfin prêt à découvrir le monde.
On a tranché pour la couverture (et ce n'était pas une mince affaire), et c'était parti pour l'impression !
Quelques semaines plus tard, je le tenais enfin entre les mains. Une sensation toujours un peu étrange, pour ne pas dire vertigineuse, de voir devenir matérialité quelques poèmes nés un soir de déroute.
Avec le recul, je peux enfin dire que je sais ce que j'ai écrit : un hommage familial, une enquête généalogique, habitée par la perte de ceux qui s'en sont allés, entre départs irrémédiables et images fondatrices de l'enfance. Mais surtout une ôde à la vie, pleine, effervescente, violente. C'est ce que je désire laisser.
Je vous racontais qu'on me répétait sans cesse être le portrait craché de ma grand-mère. Une comparaison qui m'était lourde à porter, aussi lourde que peut l'être le poids d'une vie bien vécue, sur les épaules d'un enfant tout juste né. Tout ce qui m'a été transmis, le beau comme le mauvais (et j'ai eu la grande chance qu'il y ait bien plus de beau que de mauvais), j'en ai fait des poèmes.
Et maintenant, cette histoire est à vous. Vous pouvez le trouver en librairie ou sur internet (rendez-vous dans l'onglet "Poésie" pour y trouver toutes les infos). J’espère qu’il trouvera chez vous une petite place, et entre les mots, quelque chose qui vous parle. Ou parle de vous.